Comprendre et défaire les discours masculinistes en ligne : des lycéens de Cormeilles-en-Parisis passent les réseaux sociaux au crible
Comment repérer un message de haine ? Déconstruire un stéréotype de genre ? Vérifier une information qui circule sur TikTok ou YouTube ? Ce sont les questions auxquelles 35 élèves de seconde du lycée Philippe Kieffer, à Cormeilles-en-Parisis, ont tenté de répondre en devenant eux-mêmes journalistes.
Dans le cadre du projet « L’EMI se met aux réseaux sociaux », porté par La Chance pour la diversité dans les médias en partenariat avec le lycée, la journaliste Caroline Vinet et Sarah Viseux, professeure documentaliste, ont conçu un atelier ancré dans les usages réels des élèves : les réseaux sociaux, leurs formats, leurs codes et leurs dérives.
Un sujet au cœur de leur quotidien
Le choix de la thématique n’est pas anodin. Selon le Rapport 2025 du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, si les jeunes femmes se déclarent de plus en plus féministes, une partie des jeunes hommes adhère aux idées masculinistes qui sont, elles, définies par la haine des femmes et la propagation de désinformations et largement diffusées sur les plateformes qu’ils fréquentent quotidiennement.
« Il y avait une vraie distinction entre les filles et les garçons. Les filles se sont montrées beaucoup plus féministes et ont dénoncé les contenus problématiques plus facilement : en partie parce qu’elles sentaient l’assentiment des professeurs derrière elles. Les garçons, eux, étaient bien plus discrets, voire silencieux : ne bénéficiant pas du même soutien implicite, ils s’impliquaient moins spontanément. En amont des ateliers, les professeurs avaient soumis un questionnaire pour évaluer la connaissance des élèves des figures masculinistes : Andrew Tate et Alex Jones ont été parfaitement identifiés », se rappelle Caroline Vinet, journaliste.
Travailler sur le masculinisme, c’était donc travailler sur quelque chose qu’ils voient, qu’ils consomment, parfois sans le savoir.
Devenir journaliste pour mieux décrypter
Répartis en petits groupes mixtes, les élèves ont choisi leurs sujets parmi une série de problématiques liées aux inégalités de genre : « Le masculinisme est-il dangereux ? », « Qui sont les incels ? », « Les femmes sont-elles aussi représentées que les hommes en politique ? », ou encore « Pourquoi une telle différence de salaire entre les femmes et les hommes dans le sport ? »
Chaque groupe a ensuite endossé des rôles distincts : interviewer·euse, journaliste reporter d’images, rédacteur·ice pour produire des vidéos courtes de 1’30 à 3′, directement inspirées des formats qu’ils connaissent sur Brut ou Le Monde. L’utilisation de l’IA était autorisée, mais encadrée : les élèves devaient systématiquement vérifier les sources et la fiabilité des informations générées.
Des interviews avec des spécialistes (historienne, élues, journalistes) ont enrichi le dispositif et renforcé la qualité des contenus produits.
Une visite à Libération pour ancrer l’expérience
Pour prolonger cette immersion, les élèves ont visité la rédaction du journal Libération, à Paris, où ils ont rencontré des journalistes enquêtant sur les violences sexistes et sexuelles. Ces échanges leur ont permis de mesurer concrètement les responsabilités et les exigences du métier et ont nourri leur propre engagement.
10 vidéos, autant de regards critiques
Retrouvez en quelques unes ci-dessous :
1) LYCEE PHILIPPE KIEFFER – Debunk
2) LYCÉE KIEFFER – LE MASCULINISME
3) LYCÉE KIEFFER – LA RUE ET LES FEMMES
Au total, dix vidéos ont été produites, qui seront mises en ligne à disposition des élèves du lycée. Parmi les sujets traités : le débunkage d’une vidéo masculiniste, l’évolution de l’éducation des filles en cinquante ans, ou encore la place des femmes dans l’espace public.
« On est partis d’un constat simple : faire écrire des articles ne les passionne pas, et ça se voit, affirme Caroline Vinet. La vidéo, c’est différent ; c’est le média qu’ils connaissent le mieux, celui dans lequel ils baignent au quotidien. Mais surtout, elle les oblige à un niveau de compréhension supplémentaire. Pour mettre quelque chose en image, il faut vraiment avoir saisi ce qu’on dit. On ne peut pas faire semblant. »
Au-delà des compétences journalistiques acquises (recherche, interview, production multimédia), c’est une posture citoyenne que ce projet a cherché à installer : qui parle ? Dans quel intérêt ? Quelles sont les sources ? Quelle intention derrière les images et le message ?
« Ce que ce projet a permis avant tout, c’est une discussion ouverte que les élèves n’ont pas forcément l’occasion d’avoir en classe. Le projet a créé un espace de dialogue alors qu’il ne se faisait pas naturellement. »
Des questions simples, mais essentielles : à poser chaque fois qu’on ouvre un fil d’actualité
« Un projet m’a particulièrement marqué, se rappelle Tristan Goldbronn, les élèves ont monté une vidéo intégralement de A à Z : un gros travail de recherches, de mise en contexte et d’enregistrements. J’ai été très surpris par leur niveau de compréhension des enjeux. La visite de la rédaction de Libération, organisée avec Cassandre Leray, bénévole à La Chance, a été un moment très riche. Une vraie plongée dans le quotidien d’une rédaction nationale.
Ce qui rend ce projet marquant, c’est qu’il illustre la richesse de l’écosystème de La Chance : il n’aurait pas été possible sans le grand investissement de l’équipe éducative du lycée, ni sans la diversité des profils des journalistes engagés dans l’association. Il a été conçu par Caroline Vinet, avec le soutien de Marie Lebrun pour la partie vidéo et l’engagement de Cassandre Leray, qui a rendu possible la visite de Libération. »
Merci à Caroline Vinet et Sarah Viseux, professeure documentaliste, sans qui ce projet n’aurait pas pu exister.







